Hervé Cléris est né en mai 1948, à Plozevet, dans le Finistère sud. D’origine irlandaise, sa famille a émigré sur les côtes costarmoricaines… « Mes parents étaient du Trégor, et parlaient le breton gallo. Lorsqu’ils ont déménagé à Plozevet, ils se sont mis à parler le Breton. J’ai grandi avec cette langue, et je n’ai appris le français qu’en allant à l’école ».
En baie d’Audierne, où Hervé grandit, les bateaux de plaisance sont rares. Le garçon s’émancipe, entre les fermes et la grève. Son enfance est bercée par les histoires de ses grands-parents, entre marine marchande et récit de Royale. Un goût de l’aventure qu’il développe à travers ses lectures : Jules Verne, Charcot, et les hebdos de BD de l’époque.
Le premier bateau
Lorsqu’il entre en pension à Quimper, la voile est encore une affaire de riches. « On regardait ça avec des grands yeux, c’était l’époque du yachting. Ca nous faisait rêver, mais on n’imaginait même pas monter sur de tels bateaux… » Son premier contact avec la voile, Hervé Cléris s’en souvient bien. « J’ai remplacé mon frère aîné au pied levé sur le bateau d’un de ses copains, comme équipier, le temps d’une régate. C’était sur un Vaurien, le dériveur démocratique de cette époque-là, en 1962-1963. Je me suis pris au jeu de la régate, et en plus on l’a gagnée ».
Hervé a mis le pied dans l’engrenage. Il n’en démordra plus. Les week-ends, il essaie de naviguer. Bientôt, l’idée d’avoir son propre bateau ne le quitte plus. Avec son frère, il ramasse les patates et les haricots verts, pour s’offrir leur premier bateau. Un Fireball baptisé Boul Tan, que les frangins Cléris assemblent eux-mêmes. Avec Boul Tan, Hervé enchaîne les régates, et aussi les championnats de France et du monde. Il court aussi en vaurien comme équipier.
De l’or dans les mains, pour bricoler et pour soigner
Vient l’heure de l’orientation professionnelle. En réparant un bateau, un copain lui suggère d’utiliser son côté manuel et son intérêt pour les sciences. « Pourquoi tu ne serais pas dentiste ? » Le raisonnement tient la route, et séduit Hervé. Il abandonne sa licence de physique et entame sa médecine puis la fac dentaire à Rennes. En 1975, il obtient son doctorat. « Ce métier est un parfait équilibre entre l’intellect et le manuel, tout en étant en contact avec les gens. Et en plus ce métier est indépendant, ce qui est essentiel pour moi ».
L’indépendance, Hervé n’a de cesse de la garder. Sur terre comme en mer. Pendant ses études, il arrive difficilement à se libérer pour naviguer. Mais chaque moment est un pur plaisir. « La Trinité sur Mer commençait juste à être la Mecque de la voile. J’y allais régater sur les bateaux des autres, j’y ai rencontré beaucoup de navigateurs… » C’est à cette époque aussi que Cléris dispute quelques courses en Manche, pour se frotter aux skippers britanniques, alors plus nombreux.
Professionnellement, Hervé Cléris choisit de se spécialiser en orthodontie. Il ouvre son propre cabinet à Brest en 1977. Après une longue phase d’installation, le brestois recommence à naviguer, cette fois avec son père. A bord de leur Muscadet, ils multiplient les sorties pour le plaisir. De plus en plus souvent, Hervé sort seul. « C’est là que j’ai pris goût à la navigation en solo ».
En 1982, alors que les multicoques « explosent », Hervé assiste au départ de la Route du Rhum. Pendant que ses amis font la bringue la veille du départ, lui passe la nuit sur les pontons. En rêvant. « La prochaine fois, je serai au départ », se dit-il. Et on l’y retrouvera effectivement en 1986.
Première Route du Rhum
Sans sponsor et avec de petits moyens, Hervé Cléris jongle entre les rendez-vous de ses patients et son projet de course. En 1983, il récupère un catamaran de course d’occasion à Vannes, et l’étrenne réellement avec le trophée des multicoques à la Trinité-sur-Mer. En 1985, il fait le tour des îles britanniques en double, course qu’il renouvellera en 1989.
En 1986, Hervé Cléris prend le départ de la route du Rhum, à bord de son catamaran de 40 pieds, Fnac. « J’étais le petit poucet du Rhum, avec le plus petit bateau de la flotte qui en comptait 35 », sourit-il. Pour sa première course au large, Cléris chavire au bout de 24 heures de course, à l’entrée du golfe de Gascogne. Un hélitreuillage difficile, fracture aux deux mains… Un gros coup de massue pour le Breton, qui a tout perdu. Tout sauf l’envie. Les mains toujours plâtrées, il vise déjà la prochaine Ostar, en 1988.
Pour cette course, Cléris court sur un trimaran construit au Brésil, un 40 pieds toujours. Pour lui, c’est un rêve qui se réalise. Une première traversée de l’Atlantique. Et une deuxième place à l’arrivée en classe 4. « J’ai découvert la navigation au large et en solitaire, et les moments de magie exceptionnels qu’on peut vivre. Mon intuition était la bonne ».
A peine arrivé, Cléris revend son tri brésilien, et se penche sérieusement sur le projet d’un trimaran 50 pieds conçu par l’architecte Nigel Irens et le skipper Mike Birch. « Un projet de bateau idéal pour le solitaire ». Pour rien au monde, l’orthodontiste brestois ne laisserait tomber son métier. Pour rien au monde non plus il ne lâcherait la course au large. « Pourquoi gâcher un si bel équilibre ? J’ai gardé la voile pour le plaisir, même si c’est beaucoup de boulot… » Et l’équation magique fonctionne encore et encore… Fraîchement sorti du chantier de la Trinité sur Mer, le trimaran prend le départ de la route du Rhum en novembre 1990, sous la bannière du tout nouveau Océanopolis brestois. Malgré une escale pour ennui électrique aux Açores, Hervé monte sur la plus haute marche du podium. Une première victoire dans un palmarès qui n’a depuis cessé de s’allonger.
Survivre parmi les 60 pieds
Après sa victoire, Hervé Cléris a plus que jamais foi en les 50 pieds. Difficile pourtant de développer cette classe, face à l’explosion médiatique des 60 pieds, suite à la victoire de Florence Arthaud. Le milieu des 60 pieds se professionnalise comme jamais encore. Mais Hervé Cléris n’en démord pas, et poursuit sa montée dans le monde de la voile « amateur ».
En 1991, il remporte le tour de l’Europe en équipage et en étapes.
En 1992, deuxième victoire à l’Ostar (le record tient toujours en mai 2005).
En 1995, victoire toute classe dans la transat des Alizés. « On est arrivé à Pointe-à-Pitre avant les organisateurs », se souvient Hervé.
En 1996, victoire sur la Québec- Saint-Malo.
En 1997, victoire sur la transat Jacques Vabre.
En 1998, à l’arrivée de la Route du Rhum, Franck-Yves Escoffier lui prend la première place, lui arrive deuxième.
En 1999, Cléris abandonne au cours de la Jacques Vabre.
En 2000, Cléris renoue avec la victoire devant Escoffier, pour 27 minutes, lors de la Québec - Saint-Malo.
En 2002, les nombreuses avaries et abandons de bateaux de 60 pieds lors de la Route du Rhum soulèvent des questions. Arrivé 3e de sa classe, Cléris s’associe avec les autres skippers en 50 pieds pour monter une association. La Class 50 Open est née. Hervé Cléris prend la présidence de l’asso. « Il fallait faire quelque chose ensemble, face à la professionnalisation à outrance. L’amateurisme risquait de disparaître. La course au large doit rester un plaisir, une aventure, et pas qu’un plan marketing ». En 50 pieds, tous les skippers ont gardé leur métier en plus de leur activité de coureurs.
En 2003, Cléris remporte la première course au large réservée aux 50 pieds, Saguenay - Saint-Pierre - Vendée.
En 2004, il est victorieux lors la première édition de la Dinartica, course en équipage reliant Dinard aux îles Lofoten (aller et retour, en deux manches).
En 2006, il se blesse à l’occasion du Trophée des Multicoques Jean Stalaven / Côtes d’Armor suite à un dématage… un an de rééducation assidue.
Encore et encore courir
Prochaine étape : la Québec Saint-Malo en juillet 2008. S’il connait par coeur son tri (cela fait plus de quinze ans qu’il navigue dessus et l’entretient), Hervé Cléris rêve aussi d’un nouveau bateau. Encore faut-il trouver le partenaire financier qui s’engagerait sur plusieurs années… Le défi est d’autant plus beau à relever qu’il concerne un homme au caractère affirmé, suffisamment fou pour faire ce qu’il fait, suffisamment réfléchi pour savoir où s’arrêter.
Apprendre encore et toujours. Cléris, c’est une insatiable soif de décortiquer les choses, de comprendre le pourquoi du comment. Jamais rien de très métaphysique, non, mais beaucoup de concret, de palpable. « A bord, en course, on est très souvent débordé, et on doit gérer le concret. Il y a quand même des moments de grâce, des sensations uniques en pleine nuit, à des kilomètres de tout. Chaque transat en solitaire, c’est une cure de jouvence où on remet tous les compteurs à zéro ».
- Quel est ton mot préféré ? « Voyage. Voyage imaginaire ou concret. Partir, c’est magique. Comme les voyages que j’ai faits en Antarctique ou au Spitzberg. Je suis de plus en plus attiré par les contrées extrêmes. Les régions glaciaires, par exemple, m’ont toujours fait rêver. Je suis attiré par les endroits où l’homme n’a pas mis sa patte… »
- Ton bruit favori « Le silence » (à moins que ce ne soit le chant des baleines)
- Le don de la nature que tu aimerais avoir ? « Me transporter dans un autre lieu »
- Ton terrain de navigation favori ? « La Bretagne. Tous les larges se ressemblent, alors que les côtes sont si différentes »
- Ta nage favorite ? « Je déteste être dans l’eau. Je nage quand je suis forcé ».
- Une devise ? « Plusieurs. Méfie toi de tes rêves d’adolescent. Ce sont eux qui font la qualité de ta vie d’adulte. J’aime beaucoup aussi cette pensée bouddhiste : lorsque deux chemins s’offrent à toi, choisis toujours le plus difficile ».
Portrait réalisé par Béatrice Verstraete

